Rencontre des consacrés de Rome avec le Pape

Le pape a dialogué avec les consacrés de son diocèse, samedi 16 mai, dans la Salle Paul VI, après un temps de témoignages, de danse et de chants de différents pays et différents continents, dont un chœur de religieuses de Chine.

Le pape a répondu d’abondance de cœur aux questions posées par quatre consacrés représentant des réalités différentes : une moniale, une laïque consacrée, un religieux engagé en paroisse et un capucin travaillant avec les jeunes en détresse.

v Première question, de sœur Fulvia, augustine du monastère des Quatre Saints Couronnés : Les monastères vivent un équilibre délicat entre la vie cachée et la visibilité, la clôture et l’implication dans la vie diocésaine, le silence priant et la parole qui annonce. De quelle manière un monastère en ville peut-il enrichir, et se laisser enrichir par, la vie spirituelle du diocèse et par les autres formes de vie consacrée, tout en restant ferme dans ses prérogatives monastiques ?

Pape François - Vous parlez d’un « équilibre délicat » entre la vie cachée et la visibilité. Je dirai même plus : une « tension » entre vie cachée et vie monastique. La vocation monastique est cette tension, une tension dans le sens vital du terme, une tension de fidélité. L’équilibre peut se comprendre comme « mesurons, un peu par ici, un peu par là… ». En revanche, la tension est l’appel de Dieu vers la vie cachée et l’appel de Dieu à se rendre visible d’une certaine manière. Mais comment doit être cette visibilité et comment doit être cette vie cachée ?  C’est cette tension que vous vivez dans votre âme. C’est cela, votre vocation : vous êtes des femmes « en tension » : en tension entre cette attitude qui consiste à chercher le Seigneur et à se cacher dans le Seigneur, et cet appel à donner un signe. Les murs du monastère ne sont pas suffisants pour donner ce signe.

J’ai reçu une lettre, il y a six ou sept mois, d’une sœur cloîtrée qui avait commencé à travailler avec les pauvres, à la porterie ; puis elle est sortie travailler dehors avec les pauvres ; et puis elle a continué de plus en plus, et à la fin elle a dit : « Ma clôture c’est le monde ». Je lui ai répondu : « Dis-moi, ma chère, tu as une grille portable ? » C’est une erreur.

Une autre erreur consiste à ne rien vouloir entendre, ne rien vouloir voir. « Père, les nouvelles peuvent-elles entrer dans le monastère ? » Elles le doivent ! Mais pas les nouvelles, disons, des médias « qui font des cancans » ; les nouvelles de ce qui se passe dans le monde, les nouvelles, par exemple, des guerres, des maladies, de tout ce qui fait souffrir les gens. C’est pourquoi, il y a quelque chose que vous ne devez jamais, jamais abandonner, c’est du temps pour écouter les gens ! Même pendant les heures de contemplation, de silence…

Certains monastères ont un répondeur téléphonique et les gens appellent, demandent la prière pour un tel ou pour tel autre : ce lien avec le monde est important ! Dans certains monastères, on regarde le journal télévisé ; je ne sais pas, c’est le discernement de chaque monastère, selon la règle. Dans un autre, on reçoit le journal, on le lit ; dans d’autres, on fait ce lien d’une autre manière. Mais le lien avec le monde est toujours important : savoir ce qui se passe. Parce que votre vocation n’est pas un refuge ; c’est d’aller précisément sur le champ de bataille, c’est une lutte, c’est frapper au cœur du Seigneur pour cette ville. C’est comme Moïse qui gardait les bras en l’air, en priant, pendant que le peuple combattait (cf. Ex 17,8-13).

Beaucoup de grâces viennent du Seigneur dans cette tension entre la vie cachée, la prière, et l’écoute des nouvelles qu’apportent les gens. En cela, c’est la prudence, le discernement, qui vous fera comprendre combien de temps va à une chose et combien de temps à une autre Il y a aussi des monastères qui s’occupent une demi-heure par jour, une heure par jour, de donner à manger à ceux qui viennent le leur demander ; et cela n’est pas contre la vie cachée en Dieu. C’est un service ; c’est un sourire. Le sourire des moniales ouvre le cœur ! Le sourire des moniales rassasie ceux qui viennent plus que le pain ! Cette semaine, c’est à toi de sourire aux personnes démunies ! N’oubliez pas cela. Si une sœur ne sait pas sourire, c’est qu’il lui manque quelque chose.

Au monastère, il y a des problèmes, des luttes – comme dans toutes les familles – des petites luttes, des jalousies, ceci ou cela… Et cela nous fait comprendre ce que souffrent les gens en famille, les luttes dans les familles ; quand le mari et la femme se disputent et quand il y a des jalousies ; quand les familles se séparent… Quand vous avez, vous aussi, ce type d’épreuve – ces choses existent toujours – sentir que ce n’est pas la voie et offrir au Seigneur, en cherchant un chemin de paix, à l’intérieur du monastère, pour que le Seigneur fasse la paix dans les familles, entre les gens.

« Mais, dites-moi, Père, nous lisons souvent que dans le monde, dans la ville, il y a de la corruption ; est-ce qu’il peut y avoir aussi de la corruption dans les monastères ? » Oui, quand on perd la mémoire. Quand on perd la mémoire ! La mémoire de sa vocation, de la première rencontre avec Dieu, du charisme qui a fondé le monastère. Quand on perd cette mémoire et que l’âme commence à être mondaine, à penser à des mondanités et on perd le zèle de la prière d’intercession pour les gens. Tu as dit quelque chose de beau, beau, beau, beau : « Le monastère est présent dans la ville, Dieu est dans la ville et nous entendons les bruits de la ville ». Ces bruits, qui sont des bruits de vie, des bruits des problèmes, des bruits de toutes les personnes qui vont travailler, qui rentrent du travail, qui pensent ceci, qui aiment… ; tous ces bruits doivent vous pousser à lutter avec Dieu, avec ce courage qu’avait Moïse. Souviens-toi quand Moïse était triste parce que le peuple faisait fausse route. Le Seigneur a perdu patience et a dit à Moïse : « Je vais détruire ce peuple ! Mais toi, sois tranquille, je te mettrai à la tête d’un autre peuple. » Qu’a dit Moïse ? Qu’a-t-il dit ? « Non ! Si tu détruis ce peuple, tu me détruis aussi ! » (cf. Ex 32,9-14). Ce lien avec ton peuple est la ville. Dire au Seigneur : « C’est ma ville, c’est mon peuple. Ce sont mes frères et mes sœurs ! » Cela veut dire donner sa vie pour le peuple. Cet équilibre délicat, cette tension délicate signifie tout cela.

Je ne sais pas comment vous faites, vous les Augustines des Quatre Saints : c’est possible de recevoir des personnes au parloir… ? Combien de grilles avez-vous ? Quatre ou cinq ? Oh, il n’y a plus de grille… C’est vrai qu’on peut glisser dans des imprudences, donner beaucoup de temps pour parler – sainte Thérèse dit beaucoup de choses à ce sujet – mais voir votre joie, avoir la promesse de la prière, de l’intercession, cela fait beaucoup de bien aux gens ! Et vous, après une petite demi-heure de bavardages, vous retournez au Seigneur. C’est très important, très important ! Parce que la clôture a toujours besoin de ce lien humain. C’est très important.

La question finale est : comment un monastère peut-il enrichir et se laisser enrichir par la vie spirituelle du diocèse et par les autres formes de vie consacrée, en se maintenant ferme dans ses prérogatives monastiques ? Oui, le diocèse : prier pour l’évêque, pour les évêques auxiliaires et pour les prêtres. Il y a de bons confesseurs partout ! Quelques-uns ne sont pas si bons… Mais il y en a de bons ! Je connais des prêtres qui vont dans les monastères écouter ce que dit une religieuse, et vous faites beaucoup de bien aux prêtres. Priez pour les prêtres. Dans cet équilibre délicat, dans cette tension délicate, il y a aussi la prière pour les prêtres. Pensez à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus… Prier pour les prêtres, mais aussi écouter les prêtres, les écouter quand ils viennent, pendant ces minutes au parloir. Écouter. Je connais beaucoup, beaucoup de prêtres qui – permettez-moi l’expression – vident leur sac quand ils parlent à une religieuse cloîtrée. Et puis un sourire, un petit mot et l’assurance de la prière de la sœur les renouvellent et ils retournent heureux dans leur paroisse. Je ne sais pas si j’ai répondu…

v La deuxième question est posée par Iwona Langa, Polonaise, qui sera consacrée dans  le diocèse de Rome le 31 mai prochain, et engagée au service des mamans en difficulté et de leurs enfants dans la « Maison de famille Aïn Karim ». Une vocation de laïque consacrée dans le monde, selon le rituel restauré par le concile Vatican II.

-Le mariage et la virginité chrétienne sont deux modes de réalisation de la vocation à l’amour. Fidélité, persévérance, unité du cœur, sont des engagements et des défis pour les époux chrétiens comme pour nous, consacrés : comment éclairer le chemin les uns des autres, les uns pour les autres, et cheminer ensemble vers le Royaume ?

Pape François - Comme la première sœur, sœur Fulvia Sieni, était – disons – « en prison », cette autre sœur est… « sur la route ». Toutes les deux portent la parole de Dieu à la ville. Vous avez posé une belle question : « L’amour dans le mariage et l’amour dans la vie consacrée représentent-ils le même amour ? » A-t-il ces qualités de persévérance, de fidélité, d’unité, de cœur ? Y a-t-il des engagements et des défis ? C’est pour cela que les consacrées se disent « épouses du Seigneur ». Elles épousent le Seigneur.

J’avais un oncle dont la fille est devenue sœur et il disait : « Maintenant, je suis le beau-père du Seigneur ! Ma fille a épousé le Seigneur ! » Dans la consécration féminine, il y a une dimension sponsale. Dans la consécration masculine aussi : on dit de l’évêque qu’il est l’ « époux de l’Église », parce qu’il est à la place de Jésus, l’époux de l’Église. Mais cette dimension féminine – je m’éloigne un peu de la question, pour y revenir – chez les femmes, elle est très importante. Les sœurs sont l’icône de l’Église et de la Vierge Marie. N’oubliez pas que l’Église est au féminin. Ce n’est pas « le » Église, mais « la » Église. Et c’est pour cela que l’Église est l’épouse de Jésus.

Nous oublions bien souvent cela ; et nous oublions cet amour maternel de la sœur, parce que l’amour de l’Église est maternel ; cet amour maternel de la sœur, parce que l’amour de la Vierge Marie est maternel. La fidélité, l’expression de l’amour de la femme consacrée, « doit » – mais pas comme un devoir, mais par connaturalité – doit refléter la fidélité, l’amour, la tendresse de notre mère l’Église et de notre mère, Marie. Une femme qui, pour se consacrer, ne prend pas cette voie, finit par se tromper. La maternité de la femme consacrée ! Penser beaucoup à cela. Comment Marie est maternelle et comment l’Église est maternelle.

Et tu demandais : comment éclairer la route les uns des autres, les uns pour les autres, et cheminer vers le Royaume ? L’amour de Marie et l’amour de l’Église sont un amour concret ! La dimension concrète est la qualité de cette maternité des femmes, des sœurs. Amour concret. Quand une sœur commence avec les idées, trop d’idées, trop d’idées… Mais que faisait sainte Thérèse ? Quel conseil donnait sainte Thérèse, la grande, à la supérieure ? « Donne-lui un bifteck et nous en parlons après ! » La faire redescendre dans la réalité. Le concret. Et le concret de l’amour est très difficile. C’est très difficile !

Et en plus, quand on vit en communauté, parce que nous connaissons tous les problèmes de la communauté : les jalousies, les bavardages ; que cette supérieure est comme ceci, que l’autre est comme cela… Ces choses-là sont concrètes, mais pas bonnes ! Le concret de la bonté, de l’amour, qui pardonne tout ! Si on doit dire une vérité, on la dit en face, mais avec amour ; prie avant de faire un reproche et puis demande au Seigneur que cela avance avec la correction. C’est l’amour concret ! Une sœur ne peut pas se permettre un amour dans les nuages ; non, l’amour est concret.

Et à quoi ressemble la dimension concrète de la femme consacrée ? À quoi ressemble-elle ? Tu peux la trouver dans deux passages de l’Évangile. Dans les Béatitudes : elles te disent ce que tu dois faire. Jésus, le programme de Jésus, est concret. Bien souvent je pense que les Béatitudes sont la première encyclique de l’Église. C’est vrai, parce que tout le programme est là. Et puis la dimension concrète, tu la trouve dans le protocole sur lequel nous serons tous jugés : Matthieu 25. La dimension concrète de la femme consacrée est là. Avec ces deux passages, tu peux vivre toute la vie consacrée ; avec ces deux règles, avec ces deux choses concrètes, en faisant ces choses concrètes. Et en faisant ces choses concrètes, tu peux aussi arriver à un degré, à une hauteur de sainteté et de prière très grands. Mais il faut être concret : l’amour est concret ! Et votre amour de femmes est un amour maternel concret.

Une maman ne dit jamais de mal de ses enfants. Mais si tu es une sœur, au couvent ou dans une communauté de laïcs, tu as cette consécration maternelle et tu n’as pas le droit de dire du mal des autres sœurs ! Non ! Toujours les excuser, toujours ! C’est beau, ce passage de l’autobiographie de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, où elle trouvait cette sœur qui la détestait. Que faisait-elle ? Elle souriait et elle avançait. Un sourire d’amour. Et que faisait-elle quand elle devait accompagner cette sœur qui était toujours mécontente, parce qu’elle boitait des deux jambes et que, la pauvre, elle était malade : que faisait-elle ? Elle faisait de son mieux ! Elle la portait bien et ensuite elle coupait son pain, elle faisait pour elle quelque chose en plus. Mais jamais la critique par derrière ! Cela détruit la maternité. Une maman qui critique, qui dit du mal de ses enfants n’est pas une mère ! Je crois qu’on dit « marâtre » en italien… ce n’est pas une mère.

Je te dirai ceci : l’amour – et tu vois qu’il est aussi conjugal, c’est la même figure, la figure de la maternité de l’Église – c’est concret. Le concret. Je vous recommande de faire cet exercice : lire souvent les Béatitudes, et lire souvent Matthieu 25, le protocole du Jugement. Cela fait beaucoup de bien pour le concret de l’Évangile. Je ne sais pas, nous arrêtons ici ?

v La troisième question a été posée par le père Gaetano Saracino, missionnaire scalabrinien, curé de la paroisse du Rédempteur, paroisse dans laquelle est née la « Fête des peuples », devenue aujourd’hui une fête diocésaine qui a lieu au mois de mai au Latran.

Comment mettre en commun et faire fructifier les dons dont sont porteurs les différents charismes dans cette Église locale si riche en talents ? Parfois, seulement la communication des différents parcours est difficile, nous sommes incapables de mettre nos forces ensemble, entre congrégations, paroisses, autres organismes pastoraux, associations et mouvements de laïcs ; c’est presque comme s’il y avait une concurrence au lieu d’un service partagé. Et puis parfois, nous autres, consacrés, nous nous avons l’impression d’être des « bouche-trous ». Comment « cheminer ensemble » ?

Pape François - J’ai été dans cette paroisse et je sais ce que fait ce prêtre révolutionnaire : il fait du bon travail ! Du bon travail ! Tu as commencé en parlant de la fête. C’est une des choses que nous, chrétiens, nous oublions : la fête. Mais la fête est une catégorie théologique, on en parle aussi dans la Bible. Quand vous rentrerez chez vous, prenez Deutéronome 26. Là, Moïse, au nom du Seigneur, dit ce que doivent faire les paysans chaque année : apporter les premiers fruits de la récolte au temple. Il dit cela : « Tu vas au temple, apporte la corbeille avec les premiers fruits pour les offrir au Seigneur en remerciement ». Et ensuite ? D’abord, fais mémoire. Et il lui fait réciter un petit credo : « Mon père était un araméen errant, Dieu l’a appelé ; nous avons été esclaves en Égypte, mais le Seigneur nous a libérés et nous a donné cette terre… » (Dt 26,5-9). D’abord, la mémoire. Deuxièmement, donne la corbeille à celui qui en est chargé. Troisièmement, remercie le Seigneur. Et quatrièmement, rentre chez toi et fais une fête. Fais une fête et invite ceux qui n’ont pas de famille, invite les esclaves, ceux qui ne sont pas libres, invite aussi ton voisin à la fête…

La fête est une catégorie théologique de la vie. Et on ne peut pas vivre la vie consacrée sans cette dimension festive. On fait une fête. Mais faire une fête, ce n’est pas la même chose que faire du vacarme, du bruit… Faire une fête c’est ce qu’il y a dans ce passage que j’ai cité. Souvenez-vous : Deutéronome 26. Il y a la fin d’une prière : c’est la joie de se souvenir de tout ce que le Seigneur a fait pour nous ; tout ce qu’il m’a donné ; y compris ce fruit pour lequel j’ai travaillé et je fais une fête. Dans les communautés, et aussi dans les paroisses comme dans ton cas, là où l’on ne fait pas de fête – quand il faudrait en faire – il manque quelque chose ! Elles sont trop rigides : « La discipline nous fera du bien ». Tout ordonné : les enfants font leur communion, très belle, on enseigne un beau catéchisme… Mais il manque quelque chose : il manque le vacarme, il manque le bruit, il manque la fête ! Il manque le cœur festif d’une communauté. La fête. Certains écrivains spirituels disent que l’Eucharistie aussi, la célébration de l’Eucharistie est une fête : oui, elle a une dimension festive dans la commémoration de la mort et de la résurrection du Seigneur. Je ne voulais pas omettre cela, parce que ce n’était pas vraiment dans ta question, mais dans ta réflexion intérieure.

Et puis tu parles de la concurrence entre telle paroisse et telle autre, telle congrégation et telle autre… Une des choses les plus difficile pour un évêque, c’est de faire l’harmonie dans son diocèse ! Et tu dis : « Mais pour l’évêque, les religieux sont-ils des bouche-trous ? » Quelquefois, c’est possible… Mais je te pose une autre question : Quand on te fera évêque, par exemple – mets-toi à la place de l’évêque – tu as une paroisse, avec un bon curé qui est un religieux ; trois ans après, le provincial vient te dire : « Celui-ci, je le change et je t’en envoie un autre ». Les évêques aussi souffrent de cette attitude. Bien souvent - pas toujours, parce qu’il y a des religieux qui entrent en dialogue avec l’évêque – nous devons faire notre part. « Nous avons eu un chapitre et le chapitre a décidé cela… »Il y a beaucoup de religieuses et de religieux qui passent leur vie, si ce n’est pas dans des chapitres, c’est dans des versets… Mais ils la passent toujours comme cela ! Je prends la liberté de parler comme cela parce que je suis évêque et je suis religieux. Et je comprends les deux parties, et je comprends les problèmes. C’est vrai : l’unité entre les différentes charismes, l’unité du presbytère, l’unité avec l’évêque… et ce n’est pas facile à trouver : chacun tire dans son intérêt, je ne dis pas toujours, mais il y a cette tendance, elle est humaine… Et il y a un peu de péché derrière, mais c’est comme cela.

C’est pourquoi l’Église, en ce moment, pense à offrir un vieux document, à le remettre en vigueur, sur les relations entre le religieux et l’évêque. Le synode de 94 avait demander de le réviser, le « Mutuae relationes » (14 mai 1978). Beaucoup d’années ont passé et cela n’a pas été fait. La relation des religieux avec l’évêque, avec le diocèse et avec les prêtres non religieux n’est pas facile. Mais il faut s’engager pour le travail commun. Dans les préfectures, comment travaille-t-on sur le plan pastoral dans ce quartier, tous ensemble ? C’est comme cela qu’on fait l’Église. L’évêque ne doit pas utiliser les religieux comme bouche-trous, mais les religieux ne doivent pas utiliser l’évêque comme s’il était le patron d’une entreprise qui donne un travail. Je ne sais pas… Mais la fête, je veux retourner à la chose principale : quand il y a une communauté, sans trop d’intérêts propres, il y a toujours un esprit de fête. J’ai vu ta paroisse et c’est vrai. Tu sais faire cela ! Merci.

v  La quatrième question a en effet été posée par le père Gaetano Greco, tertiaire capucin de l’Addolorata (« Notre Dame des Douleurs »), aumônier de la prison pour mineurs de Casal del Marmo, à Rome, où le pape François est allé célébrer la messe du Pape François avec les jeunes détenus.

 Le père Gaetano explique que c’est par obéissance et à contre cœur qu’après le remplacement d’un confrère, pendant quelques semaines, il a dû assumer ce service. Il l’assure désormais, avec joie, depuis 45  ans. Il a posé une question sur la place et le rôle de la femme consacrée dans l’Eglise.

La vie consacrée est un don de Dieu à l’Église, un don de  Dieu à son peuple. Mais ce don n’est pas toujours apprécié et valorisé dans son identité et dans sa spécificité. Souvent, dans notre Église locale, les communautés, surtout féminines, ont des difficultés à trouver des accompagnateurs et des accompagnatrices, des formateurs, des directeurs spirituels, des confesseurs sérieux. Comment redécouvrir cette richesse ? La vie consacrée, pour 80 %, a un visage féminin. Comment est-il possible de valoriser la présence de la femme et en particulier de la femme consacrée dans l’Église ?

Pape François - Dans sa réflexion, pendant qu’il racontait son histoire, le père Gaetano a parlé de ce « remplacement de 2 ou 3 semaines » qu’il devait faire à la prison pour mineurs. Il y est depuis 45 ans, je crois. Il l’a fait par obéissance. « Ta place est là », lui a dit son supérieur. Et il lui a obéi à contrecœur. Puis il a vu que cet acte d’obéissance, ce que lui avait demandé son supérieur, était la volonté de Dieu. Je me permets, avant de répondre à la question, de dire un mot sur l’obéissance. Quand Paul veut nous dire le mystère de Jésus-Christ, il emploie cette parole ; quand il veut dire comment a été la fécondité de Jésus-Christ, il emploie cette parole : « Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix » (cf. Ph 2,8). Il s’est abaissé. Il a obéi. Le mystère du Christ est un mystère d’obéissance, et l’obéissance est féconde. C’est vrai que, comme toutes les vertus, comme tous les lieux théologiques, il peut y avoir la tentation d’en faire une attitude disciplinaire. Mais l’obéissance dans la vie consacrée est un mystère.

Et de même que j’ai dit que la femme consacrée est l’image de Marie et de l’Église, nous pouvons dire que l’obéissance consiste à ressembler à Jésus sur le chemin qu’il a voulu prendre. Et on en voit les fruits. Et je remercie le père Gaetano pour son témoignage sur ce point, parce qu’on dit beaucoup de choses sur l’obéissance – le dialogue préalable, oui, toutes ces choses sont bonnes, elles ne sont pas mauvaises – mais qu’est-ce que l’obéissance ? Allez voir la lettre de Paul aux Philippiens, chapitre 2 : c’est le mystère de Jésus. C’est seulement là que nous pouvons comprendre l’obéissance. Pas dans les chapitres généraux ou provinciaux : là, on pourra approfondir, mais pour la comprendre, c’est seulement dans le mystère de Jésus.

Passons maintenant à la question : la vie consacrée est un don, un don de Dieu à l’Église. C’est vrai. C’est un don de Dieu. Vous parlez de la prophétie : c’est un don de prophétie. C’est Dieu présent, Dieu qui veut se rendre présent par un cadeau : il choisit des hommes et des femmes, mais c’est un cadeau, un cadeau gratuit. La vocation aussi est un don, ce n’est pas un enrôlement de personnes qui veulent emprunter cette route. Non, c’est le don fait au cœur d’une personne ; le don fait à une congrégation ; et cette congrégation est aussi un don. Mais ce don n’est pas toujours apprécié et valorisé dans son identité et dans sa spécificité. C’est vrai. Il y a la tentation d’homologuer les consacrés, comme s’ils étaient tous la même chose. Au concile Vatican II, il y avait eu une proposition de ce genre, d’homologuer les consacrés. Non, c’est un don avec une identité particulière, qui vient à travers le don charismatique que Dieu fait à un homme ou à une femme pour former une famille religieuse.

Et puis un problème : le problème de savoir comment accompagner les religieux. Souvent, dans notre Église locale, les communautés, surtout féminines, ont des difficultés à trouver des accompagnateurs et accompagnatrices, des formateurs, des pères spirituels et des confesseurs sérieux. Soit parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’est la vie consacrée, soit parce qu’ils veulent se mettre dans le charisme et donner des interprétations qui font mal au cœur de la sœur…

Nous parlons des sœurs qui ont des difficultés, mais les hommes aussi en ont. Et ce n’est pas facile d’accompagner. Ce n’est pas facile de trouver un confesseur, un père spirituel. Ce n’est pas facile de trouver un homme avec une rectitude d’intention ; et que cette direction spirituelle, cette confession ne soit pas une belle conversation entre amis mais sans profondeur ; ou trouver ceux qui sont rigides, qui ne comprennent pas bien où est le problème, parce qu’ils ne comprennent pas la vie religieuse… Dans l’autre diocèse que j’avais, je conseillais toujours aux sœurs qui venaient me demander conseil : « Dis-moi, dans ta communauté ou dans ta congrégation, n’y a-t-il pas une sœur sage, une sœur qui vit bien le charisme, une sœur qui a une bonne expérience ?... Fais la direction spirituelle avec elle ! – Mais c’est une femme ! – Mais c’est un charisme des laïcs ! ». La direction spirituelle n’est pas un charisme exclusif des prêtres ; c’est un charisme des laïcs ! Dans le monachisme primitif, les laïcs étaient les grands directeurs.

Maintenant, je lis la doctrine, justement sur l’obéissance, de saint Silouane, ce moine du Mont Athos. Il était charpentier, il faisait le charpentier, puis l’économe, mais il n’était même pas diacre ; c’était un grand directeur spirituel ! C’est un charisme des laïcs ! Et les supérieurs, quand ils voient qu’un homme ou une femme dans cette congrégation ou dans cette province, a un charisme de père spirituel, il faut chercher à aider à se former, pour faire ce service. Ce n’est pas facile. Une chose est le directeur spirituel et une autre est le confesseur. Au confesseur, je vais dire mes péchés, je sens les coups de bâton ; et puis il me pardonne tout et j’avance. Mais au directeur spirituel, je dois dire ce qui se passe dans mon cœur.

L’examen de conscience n’est pas le même pour la confession et pour la direction spirituelle. Pour la confession, tu dois chercher où tu as manqué, si tu as perdu patience ; si tu as éprouvé de l’envie : ces choses, des choses concrètes, qui sont des péchés. Mais pour la direction spirituelle, tu dois faire un examen sur ce qui s’est passé dans ton cœur, cette motion de l’esprit, si j’ai eu une désolation, si j’ai eu une consolation, si je suis fatigué, pourquoi je suis triste : ce sont les choses dont parler avec le directeur ou la directrice spirituelle. C’est cela. Les supérieurs ont la responsabilité de chercher qui dans la communauté, dans la congrégation, dans la province, a ce charisme, leur donner cette mission et les former, les aider en cela.

Accompagner sur la route, c’est marcher pas à pas avec le frère ou avec la sœur consacrée. Je crois que sur ce point nous sommes encore immatures. Nous ne sommes pas mûrs sur ce point, parce que la direction spirituelle vient du discernement. Mais quand tu te trouves devant des hommes et des femmes consacrés qui ne savent pas discerner ce qui se passe dans leur cœur, qui ne savent pas discerner une décision, c’est un manque de direction spirituelle. Et cela, seuls un homme sage, une femme sage peuvent le faire. Mais aussi formés ! Aujourd’hui, on ne peut pas y aller seulement avec de la bonne volonté ; aujourd’hui, le monde est très complexe et les sciences humaines nous aident aussi, sans tomber dans le psychologisme, mais elles nous aident à voir le chemin. Les former par la lecture des grands, des grands directeurs et directrices spirituels, surtout du monachisme. Je ne sais pas si vous avez un contact avec les œuvres du monachisme primitif : que de sagesse de direction spirituelle on y trouvait ! C’est important de les former avec cela. Comment redécouvrir cette richesse ?

La vie consacrée a pour 80 % un visage féminin : c’est vrai, il y a plus de femmes consacrées que d’hommes. Comment est-il possible de valoriser la présence de la femme, et en particulier de la femme consacrée, dans l’Église ? Je me répète un peu dans ce que je veux dire : donner aussi à la femme consacrée cette fonction dont beaucoup pensent qu’elle n’appartient qu’aux prêtres ; et aussi concrétiser le fait que la femme consacrée est le visage de l’Église notre Mère et de Marie notre Mère, c’est-à-dire avancer sur la maternité ; et la maternité, ce n’est pas seulement faire des enfants ! La maternité consiste à accompagner la croissance ; la maternité consiste à passer des heures aux côtés d’un malade, d’un fils malade, d’un frère malade ; c’est dépenser sa vie dans l’amour, dans cet amour de tendresse et de maternité. Sur ce chemin, nous trouverons davantage le rôle de la femme dans l’Église.

Le père Gaetano a touché différents thèmes, c’est pour cela qu’il m’est difficile de répondre… Mais quand on me dit : « Non ! Dans l’Église, les femmes doivent être chefs de dicastère, par exemple ! ». Oui, c’est possible, dans certains dicastères c’est possible ; mais ce que tu demandes là, c’est un simple fonctionnalisme. Ce n’est pas cela, redécouvrir le rôle de la femme dans l’Église. C’est plus profond et cela va sur cette route. Oui, qu’elle fasse ces choses, qu’elles soient promues – actuellement, à Rome, nous en avons une qui est recteur d’une université, et bien tant mieux ! - ; mais ce n’est pas un triomphe. Non, non. C’est quelque chose de grand, c’est quelque chose de fonctionnel ; mais l’essentiel du rôle de la femme– je vais le dire en termes non théologiques – consiste à faire en sorte qu’elle exprime le génie féminin. Quand nous traitons un problème entre hommes, nous arrivons à une conclusion, mais si nous traitons le même problème avec les femmes, la conclusion sera différente. Elle ira sur cette route, mais plus riche, plus forte, plus intuitive. C’est pour cela que la femme dans l’Église doit avoir ce rôle ; il faut expliciter, aider à expliciter de nombreuses manières le génie féminin.

Je crois qu’avec cela, j’ai répondu comme j’ai pu aux questions et à la tienne. Et à propos de génie féminin, j’ai parlé du sourire, j’ai parlé de la patience dans la vie de communauté, et je voudrais dire un mot à cette sœur de 97 ans que j’ai saluée : elle a 97 ans… Elle est là, je la vois bien. Levez la main, pour que tout le monde la voie… J’ai échangé deux ou trois mots avec elle, elle me regardait avec des yeux limpides, elle me regardait avec ce sourire de sœur, de maman et de grand-mère. En elle, je veux rendre hommage à la persévérance dans la vie consacrée. Certains croient que la vie consacrée est le paradis sur terre. Non ! Peut-être le purgatoire… Mais pas le paradis ! Ce n’est pas facile de continuer. Et quand je vois une personne qui a dépensé toute sa vie, je rends grâce au Seigneur. À travers vous, ma sœur, je remercie toutes et tous les consacrés. Merci beaucoup !

 

 

 

 
 
 

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